Caracas : une visite entre quartiers riches (désertés) et bidonvilles (jour 2)

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Caracas est divisée en deux parties bien distinctes, séparées par un parc : la ville ouest et la ville est. Les pauvres et les riches.

Avant de commencer, un énorme merci à Guiguiabloc qui a écrit un très joli billet consacré à ce site. Ca m’a vraiment touché 🙂 Pour le lire, c’est ici : http://blog.guiguiabloc.fr/index.php/2016/05/23/voyager-dans-les-yeux-de-morgan/

Lundi 18 novembre

IMG_1078Au petit déjeuner, je suis rejoins par mon fixer à Caracas, Yesman (non, il n’a pas été baptisé par un rasta, c’est un prénom indigène). Il est plus habitué à travailler avec des journalistes qu’avec des touristes, mais voudrait bien se reconvertir, par sécurité. Barons de la drogue, politiciens, trafiquants d’armes, kidnappeurs, tueurs à gage… Il peut vous faire rencontrer qui vous voulez. « Alors, moi je suis plutôt musées et monuments historiques, bières et jolies filles ». 

Il jette un oeil à ma tenue : ça va, je ne ressemble pas à un touriste. Pas de short ou de claquettes. Dernier conseil avant de sortir : quand je veux faire des photos, c’est discrètement.

En toute logique, nous aurions dû visiter aujourd’hui le vieux Caracas, mais le président a décidé que tout le monde devait faire le pont, car demain c’est férié. Le but est d’économiser l’électricité, dont le pays manque cruellement (je ne suis pas convaincu de l’efficacité de la mesure, les gens ayant aussi besoin d’électricité chez eux, mais bon, Maduro n’est pas réputé pour être très intelligent). Du coup, nous allons plutôt dans la partie « riche » de la ville, où plus de choses seront ouvertes.

Big Brother vous regarde.

Big Brother vous regarde.

En sortant de l’hôtel, on se rend au métro (qui fonctionne très bien et où les habitants font la queue très poliment comme des Japonais, c’est assez dingue et étonnant pour quelqu’un qui vit à Paris) pour traverser la ville jusqu’au quartier Chacao. Ce quartier chic (et relativement sûr) est le lieu d’habitation de la classe aisée du pays. C’est la municipalité la plus riche du pays. Ca n’a pas empêché l’endroit de se détériorer, mais les bâtiments restent en général en bon état. Quelques bizarreries architecturales méritent le coup d’œil.

Nous nous arrêtons dans un supermarché, pour que je puisse prendre conscience de la situation du pays. De longues files se sont formées : ce sont les personnes qui espèrent acheter du riz ou de l’huile. Ces deux aliments sont rationnés et il n’est possible d’en acheter (2 kg maximum) que certains jours, en fonction de son numéro de carte d’identité. Aujourd’hui lundi, seules les personnes dont la carte se termine par 0 ou 1 peuvent tenter de mettre la main dessus. Histoire d’éviter de donner une mauvaise image du pays, le gouvernement a demandé à ce que les files d’attente soient cachées dans les sous-sols des bâtiments. Pour l’image, c’est raté, mais au moins les gens n’attendent pas en plein cagnard.

On trouve au supermarché des Oréos, des boîtes de muesli et du soda, mais pas de papier toilette, de beurre, de bouteilles d’eau ou de sauce tomate.

Nous nous rendons ensuite dans le quartier Altamira, autre quartier chic où l’on trouve de nombreux commerces. C’est ici qu’on eu lieu de violentes manifestations anti-Chavez, qui ont fait plusieurs morts.

Non loin, Yesman nous conduit dans un centre commercial désert, à l’exception de files de gens faisant la queue pour espérer retirer de l’argent aux distributeurs. Pour notre part, c’est de l’eau que nous cherchons, avec grande difficulté : il nous faudra faire cinq magasins pour trouver une bouteille !

Nous débouchons ensuite sur la Sabana Grande, une rue piétonne avec un grand nombre de boutiques et de restaurants. C’est assez calme, pour cause de jour férié, mais tout de même agréable. Il y a quelques années, cette rue était la cour des miracles. Ça s’est bien amélioré sous l’impulsion des autorités chavistes.

Après avoir déjeuné à cet endroit, Yesman m’annonce que la visite du jour est officiellement terminée. Mais si je veux, et si je n’ai pas peur du risque, il peut me montrer le quartier où il vit. Vu que je n’ai rien d’autre de prévu, j’accepte. « Au pire, je vais juste me faire braquer et perdre un peu d’argent, y’a pas mort d’homme, non ? » (il m’a regardé bizarrement).

Les bidonvilles, que l’on appelle ici barrios s’étendent tout autour de la ville. Plus de 2 millions de personnes y vivent, sur une population totale de 4,8 millions d’habitants. Chaque barrio est plus ou moins grand, mais aussi plus ou moins pauvre et sûr. Mais dans tous les cas, mieux vaut éviter de s’y aventurer sans connaître quelqu’un. « Tu te ferais dépouiller en quelques minutes », me prévient Yesman.

Après un long trajet en métro qui nous fait traverser la ville, nous enfourchons des motos taxis qui nous conduisent en haut de la colline.

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C’est une sensation incroyable de rouler à toute allure sur ces pentes à 20%, en voyant défiler les maisons multicolores et en slalomant entre les chiens et les voitures. L’impression d’être dans un film.

Le côté multicolore des barrios est issu d’un programme du gouvernement appelé « Nuevo tricolor ». Les habitants reçoivent gratuitement de la peinture pour égayer leur environnement et « faire de la réalité un rêve », comme le dit le slogan du programme. Ça paraît tout con, « mais ça marche, moi je trouve ça joli », me dit Yesman.

L’aide gouvernementale à ces bidonvilles ne s’arrête pas là. Certains habitants ont reçu des toits en tôle ondulée rouge, les rues/escaliers entre les habitations ont été bétonnés… Puisqu’il est impossible de reloger tous ces gens, autant essayer d’améliorer leur quotidien. « Les gens s’imaginent que si les habitants des barrios sont pro-Chavez, c’est parce qu’ils sont ignorants et manipulables. Mais non, c’est parce quand ils sortent de chez eux, ils voient les résultats concrets de son action », m’explique mon guide alors que nous nous promenons entre les baraques, sous l’œil de quelques locaux patibulaires. « Il y a un code d’honneur dans les barrios : interdiction de voler quelqu’un de son quartier, puisque nous n’avons rien et que l’argent est en ville ». Me voilà rassuré. Il est vrai que tout le monde semble se connaître, ici. Et, pour éviter d’attirer l’attention, je n’ouvre pas la bouche – Yesman me parle en espagnol plutôt qu’en anglais, pour ne pas attirer l’attention.

La figure de Chavez est omniprésente dans les barrios, ainsi que dans le reste de la ville. Partout où le regard se pose, il est impossible de manquer un slogan, une photo, une peinture del Commandante. A ce petit jeu, il surpasse même Simon Bolívar, « le libérateur », dont je vous parlerai demain.

Ca en devient même assez glauque : son regard est partout. Littéralement. Ça ne vous rappelle rien ? Big brother is watching you.

Au-delà de l’aspect culte de la personnalité que ne renierait pas Kim il-Sung, Chavez est un personnage qui ne laisse personne indifférent : soit idolâtré, soit détesté. Pour beaucoup de Vénézuéliens, il représentait l’espoir de foutre en l’air l’ancien système basé sur la cooptation et la corruption, dans lequel les riches étaient très riches et les pauvres très pauvres, malgré les immenses richesses en hydrocarbures du pays (qui détient des réserves plus importantes que l’Arabie saoudite).

Quand il a été élu, il a tenté d’utiliser ces fonds pour améliorer la situation des plus nécessiteux (par exemple, en faisant construire un million de logements – ce sont tous les bâtiments qui portent sa signature, vous pouvez en voir deux sur cette page), mais la corruption a rapidement repris le dessus. Il était très mal entouré, c’est un fait, mais lui-même n’était pas un ange : faire un discours dans un bidonville pour montrer qu’on est proche du peuple, c’est bien ; le faire sans avoir une Patek Philippe au poignet, c’est mieux. Le fait que sa propre fille se soit installée à New York avec 4 milliards de dollars sur son compte en banque n’a pas aidé non plus.

Finalement, la « chance » de Chavez est qu’il est mort pile poil avant que le pays ne s’effondre. C’est donc son dauphin, Maduro (le président actuel) qui se fait accuser de tous les maux aux cris de « c’était mieux sous Chavez » alors qu’il a simplement hérité d’un État en bord de l’explosion (et qu’il est très mauvais).

Aujourd’hui, quel est l’espoir pour les Vénézuéliens ? « Qu’une fois au fond du trou, on ne pourra que remonter. On n’est pas encore tout à fait au fond, mais presque. » Reste à espérer que le coup de pied pour remonter à la surface ait lieu rapidement. Et que ce pays qui a tout pour réussir mais est un cas d’école de mauvaise gestion ressorte la tête de l’eau.

Lire le jour 3 : Visite du mausolée d’Hugo Chávez et du tombeau de Simón Bolívar

Commentaires (1)

  1. Tout d’abord, merci pour le clin d’oeil 😉
    « « Au pire, je vais juste me faire braquer et perdre un peu d’argent, y’a pas mort d’homme, non ? » (il m’a regardé bizarrement). » OMG 😀

    Plus sérieusement, je suis abasourdi de la situation dans ce pays, pourtant gros producteur pétrolier (et je pense que cela en fera réfléchir certain sur le fait que les PEP ne sont pas tous des pays vautrés dans les dollars).
    Corruption, malversation, quoi d’autre ? C’est ahurissant
    Quand je vois en ce moment la situation en France ou on pleure pour 20l de sans plomb et la vie quotidienne dans ce pays, cela fait réfléchir…

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