Jour 4 : Visite de la base de missiles nucléaires de Pervomaysk

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Dimanche 15 février

Nous quittons Kiev pour quatre heures de route en direction du sud, vers la ville de Pervomaysk. Elle abritait, pendant la guerre froide, une base de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM).

Sans titre

Le trajet n’a pas grand intérêt, puisque le paysage consiste essentiellement de champs et de forêts, mais il a une beauté que je n’aurais pas soupçonnée : les arbres, gelés, sont couverts de cristaux. On croirait voir des pruniers blancs en fleurs.

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La base de Pervomaysk était, pendant la guerre froide, le quartier général de la 46e division des Forces des fusées stratégiques de l’URSS.

En 1984, à leur apogée, ces Forces emportaient un total d’environ 4.500 ogives une puissance globale d’environ 4.100 mégatonnes (rappel : Little Boy, largué sur Hiroshima, faisait une quinzaine de kilotonnes) répartis sur plus de 300 sites de lancement dans 28 bases en URSS. L’Ukraine était un élément clef de ce dispositif, à tel point que le jour de son indépendance, elle est devenue la troisième plus grande puissance atomique au monde, après les Etats-Unis et la Russie.

Le pays a commencé rapidement à se débarrasser de cet encombrant héritage, dans le cadre du Cooperative Threat Reduction Program (CTR), mis en place à partir de 1991. Porté par les Etats-Unis, il visait à démanteler la totalité de l’armement nucléaire de l’Ukraine, du Belarus et du Kazakhstan.

Le logo de la base.

Le logo de la base de Pervomaysk.

En Ukraine, l’ensemble des bases a donc été rasé, à l’exception de celle de Pervomaysk, qui a été transformée en musée après avoir été rendue inoffensive entre 1999 et 2002. La tâche fut particulièrement compliquée, puisqu’une partie de l’équipement présenté est encore utilisé en Russie (où les Forces des fusées stratégiques comptaient, en 2014, 311 missiles et 1.078 ogives). Moscou a donc voulu avoir un droit de regard sur le musée, au point d’écrire le texte de la visite. Il ne faudrait pas que des « secrets défense » soient révélés à des touristes, n’est-ce pas ? Après tout, ce n’est pas comme si les Américains, en démantelant toutes ces bases, avaient pu comprendre comment elles fonctionn(ai)ent.

La visite commence par un topo général sur les bases ukrainiennes et leur système de défense. Première ligne : des détecteurs de présence situés à 200 mètres de la base, avec des hauts-parleurs pour intimer aux curieux de déguerpir. Deuxième ligne : des lasers de détection à cinq mètres de l’enceinte. Quiconque arrivait à ce niveau se faisait exécuter. Et si un ninja était parvenu à passer cette barrière (ce n’est jamais arrivé), il se serait retrouvé face à une clôture électrifiée. A l’intérieur de la base, il n’aurait pas non plus été tranquille : c’était un champ de mines ; les soldats ne se déplaçaient que dans des tunnels.

L'état des barbelés vous dire une idée de la température.

L’état des barbelés vous dire une idée de la température.

Cette base – construite en 1979 – était présentée officiellement comme un « centre médical », nous dit la guide.

Un centre médical dont il était interdit de s’approcher et où des missiles de 20 mètres de long arrivaient par camion ?

« C’était l’Union soviétique, les gens savaient qu’il valait mieux ne pas poser de questions » (à mon avis, elle a un peu dévié du texte officiel par moment).

Au bout de la route menant à la base, les habitants avaient suspendu une brique à un arbre : c’était signe qu’il ne fallait pas emprunter ce chemin.

Ceci est officiellement un suppositoire.

« Je t’assure, Igor, le centre médical a reçu une livraison de suppositoires. »

Pervomaysk comptait 36 missiles SS-24, entreposés dans des silos. Ils pouvaient partir en 66 secondes et il leur aurait fallu 17 minutes pour atteindre New York. Leur portée était de 10.000 kilomètres et chaque missile contenait 10 ogives nucléaires d’une puissance unitaire de 550 kilotonnes.

Les officiers de la base n’avaient aucune idée des cibles vers lesquelles ils étaient dirigés. D’après notre guide, c’est lors de son démantèlement qu’ils ont découvert qu’ils pointaient vers les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi vers de nombreuses villes d’Europe et de Chine. « Des soldats ont été particulièrement choqué de découvrir que pendant des années, ils ciblaient des villes où vivaient leurs amis et leur famille », nous confie la guide.

Choqués, vraiment ? Ils ne s’étaient pas dit que, peu importe la cible, s’ils envoyaient la sauce, c’en était fini du monde tel que nous le connaissons ?

Après cette introduction, nous empruntons un tunnel pour nous rendre de la salle du musée jusqu’au centre de commandement.

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C’est la partie la plus intéressante (et la plus sensible) de la visite. Le centre de commandement est un tube de 30 mètres de hauteur et 3,3 mètres de diamètre, plongé dans un silo de 45 mètres de profondeur.

Le centre de commandement « flottait » dans le silo (si j’ai bien compris, grâce à un système d’air comprimé, mais je n’en suis pas sûr), sans toucher ses rebords. Ainsi, il n’aurait pas été endommagé en cas de bombardement ou de séisme.

Une maquette du centre de commandement, à gauche, et d'un silo à missile, à droite.

Une maquette du centre de commandement, à gauche (en vrai, il n’a pas de « pieds »), et d’un silo à missile, à droite.

Le "toit" du centre de commandement. Les champignons blancs sont les capteurs à radiations.

Le « toit » du centre de commandement. Les champignons blancs sont des capteurs à radiations.

Trois soldats se relayaient dans cet espace exiguë toutes les six heures. Leur mission : attendre un hypothétique coup de fil de Moscou leur ordonnant la mise à feu. Afin qu’ils restent concentrés, les soldats devaient taper, toutes les sept secondes, un code s’affichant sur leur écran.

Ah oui, quand même. Sept secondes, ça laisse pas le temps d'aller pisser.

Ah oui, quand même. Sept secondes, ça laisse pas le temps d’aller pisser.

Si l’ordre de mise à feu arrivait, l’opérateur et l’officier de garde devaient appuyer sur un bouton et tourner une clef en même temps. L’officier disposait d’une arme pour abattre le soldat, si celui-ci refusait d’appliquer l’ordre. Le troisième aurait pu prendre le relais.

Nous visitons d’abord le sommet du tube, au-dessus duquel est refermé le couvercle du silo : d’un poids de 120 tonnes, il était prévu pour résister à une attaque nucléaire de moyenne ampleur. En pareil cas, le centre de commandement avait une autonomie de 45 jours.

« Au bout de 45 jours, les soldats auraient pu – en admettant que le tunnel d’entrée ne se soit pas effondré – sortir à l’air libre et mourir des radiations. Super utile, non ? », lâche la guide (qui décidément ne suit pas du tout le texte de Moscou).

Si vous voulez mon avis, après avoir été témoins et/ou acteur d’un carnage nucléaire, ils n’auraient pas attendu 45 jours avant de se faire sauter le caisson. Surtout à trois dans un tube de trois mètres de large.

Le siège de l'opérateur.

Le siège de l’opérateur.

Le bouton de mise à feu est juste au-dessus du clavier, à gauche.

Le bouton de mise à feu est à gauche, sous le bouton jaune.

Interlude : si les capteurs au-dessus des silos détectaient des radiations, il était prévu que les missiles partent automatiquement au bout de 45 minutes. Histoire d’être bien sûr que le monde entier soit atomisé. Imaginez la logique : quelqu’un, un jour, s’est dit « mettons en place un système automatisé. Comme ça, si on est tous morts, ils mourront tous aussi. »

On a demandé : le système n’aurait pas pu se déclencher après Tchernobyl, si le nuage s’était dirigé vers le sud. La dose de radiation détectée aurait été trop faible pour qu’il soit confondu avec une attaque.

Le centre de commandement fait onze étages au total. On ne peut malheureusement en visiter que deux, bien que l’ensemble du matériel sensible ait été retiré. Mais nous voyons le plus important : la salle où étaient harnachés (pour ne pas être éjectés de leur siège en cas d’attaque) les soldats.

Alors que je m’installe dans le fauteuil, le téléphone sonne : c’est Moscou ! Les lumières virent au rouge, Jeremy et moi appuyons sur les « gros boutons rouges », petits et gris. L’alarme résonne dans la petite pièce, le décompte avant la mise à feu défile.

Il y a trente ans, nous aurions été les plus grands assassins de l’Histoire.

Pour vous donner une idée de la taille de la pièce, j’ai fait une vidéo :

Juste en-dessous de cette salle se trouvent les quartiers des soldats, avec trois couchettes, une salle de bain (de la taille de celles qu’on trouve dans les trains de nuit ou les cités universitaires), une radio et des réserves de nourriture pour 45 jours.

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa suite de la visite nous ramène à l’extérieur, où nous voyons plusieurs camions de transport de missiles et quelques chars d’assaut « qui sont entreposés ici parce que nous avons de la place et que Kiev ne sait pas quoi en faire ».

Il y a aussi de nombreux modèles de missiles en exposition.

"Ecoutons notre leader BHL ! Allons bouter les Russes hors d'Ukraine !"

« Ecoutons notre leader BHL ! Allons bouter les Russes hors d’Ukraine ! »

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Enfin, retour dans le musée à proprement parler, où l’on nous présente des images de la destruction de ces bases.

En résumé :

– pour les centres de commandement, on vide le silo de son équipement, on fait tout sauter et on rebouche avec des gravats.
– pour les silos à missile, on fait une dalle en béton, on rajoute quelques mètres de terre par-dessus, on plante des pommes de terre et on prétend qu’il ne reste pas des tonnes de produits toxiques (notamment le carburant des missiles) dans le sous-sol.

Le "toit" d'un silo à missile. Celui-ci est rempli de ciment jusqu'à environ six mètres de la surface.

Le dispositif d’ouverture d’un silo à missile. Celui-ci est rempli de ciment jusqu’à environ six mètres de la surface.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAFait appréciable, la visite s’achève par une salle consacrée aux bombardements des villes d’Hiroshima et Nagasaki. Ne soyons pas dupes : si cette exposition existe, c’est certainement parce que les Russes se sont dit que ça permettrait d’incriminer les Américains, seule nation au monde à avoir atomisé des civils. Mais quelque soit leurs motivations, ça reste un rappel de l’horreur nucléaire (à ce sujet, je vous invite à lire ou relire mon billet sur le Mémorial de la Paix, à Hiroshima).

Un rappel était-il nécessaire ? Je pense qu’il l’est toujours. Mais je tiens à signaler que personne de notre groupe n’a l’air d’un psychopathe regrettant cet époque : le sentiment partagé est plutôt l’amertume, quand on pense à la somme d’intelligence nécessaire pour créer de tels endroits.

Ce musée est très peu visité et voit surtout passer des officiers russes et leur famille (je suppose que c’est le seul moyen pour eux de montrer à leurs proches ce dans quoi ils travaillent). « Parfois, des soldats nous disent que c’est dommage d’avoir détruit toutes ces bases, nous leur répondons que l’erreur était de les avoir construites », conclut la guide. On ne peut pas lui donner tort.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERAVous allez me dire : « décidément, il est pas très amusant ton voyage. Après Tchernobyl hier, une base militaire ! T’as pas chopé le bourdon ? »

Rassurez-vous, mon moral va bien !

Hi there!

Hi there!

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Sur le chemin du retour, nous sommes obligés de nous arrêter une heure sur l’autoroute : la circulation est bloquée par une action de quelques mères de soldats. Finalement, elles décident de laisser passer les voitures. Un peu plus tard, nous sommes retardé par un barrage routier. La tension est montée d’un cran depuis hier dans le pays.

Le chauffeur roule pied au plancher jusqu’à Kiev afin que nous ne rations pas notre train pour Odessa. Qui connaît l’état des routes ukrainiennes comprendra notre douleur. Finalement, nous arrivons à la gare 20 minutes avant le départ. Suffisamment pour acheter quelques provisions et prendre possession de nos couchettes. Arrivée prévue à Odessa à 7h.

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