Mon parcours du combattant pour obtenir un visa russe

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Ou comment une bureaucratie n’ayant pas évolué depuis l’époque soviétique a failli me faire abandonner mes projets de voyage.

Je rêve de visiter la Russie depuis très longtemps. Il y a maintenant une dizaine d’années, j’avais fait une liste des pays que je voulais voir avant de mourir : le Japon, les Etats-Unis, l’Islande, le Pérou et la Russie. Depuis, j’ai souvent rêvé du transsibérien, ou même de longs week-ends à Saint-Petersbourg, au gré des promotions des compagnies aériennes. Mais à chaque fois, après avoir vérifié les dates, le prix, je fermais la page. « La flemme de faire un visa ».

Je n’imaginais pas à quel point j’avais raison.

Finalement, je me suis décidé à partir cette année. Billets d’avions pas chers, c’est l’occasion. J’ai trois semaines de vacances, de quoi bien en profiter. Départ vers Saint-Petersbourg, retour de Moscou, j’ai juste à définir un chouette itinéraire entre les deux.

Ah, non. Le visa. J’ai failli oublier.

Ne tournons pas autour du pot, pour éviter le cauchemar que je vais vous décrire, je vous conseille très fortement (sauf si vous êtes masochistes et avant beaucoup de temps à perdre) de passer par une agence. Ça vous coûtera plus cher, mais si ça vous évite de poser trois jours de RTT, c’est tout bénéfice.

Ne sachant pas dans quoi je m’embarquais, et ayant confiance dans ma capacité à affronter une bureaucratie aussi soviétique soit-elle (j’ai réussi à avoir un visa pour la Chine, un autre pour la Corée du Nord, et un jour j’ai failli réussir à m’inscrire à Pôle emploi), j’ai préféré le faire moi même.

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Au début, ça paraît simple. Selon le site officiel du centre de visa russes, il faut :
– une lettre d’invitation
– une photo de moins de six mois
– un passeport en cours de validité + une photocopie
– Le formulaire de demande de visa rempli sur le site visa.kdmid.ru
– Une attestation d’assurance (à noter que contrairement à ce qu’elle fait pour tous les pays du monde, ma compagnie d’assurance n’a pas pu me l’envoyer par mail car, je cite, « les Russes veulent un courrier original, avec tampon ». Il faut donc attendre quelques jours qu’elle arrive par la Poste).

La lettre d’invitation est l’élément le plus exotique. Il s’agit officiellement d’une attestation de la part de l’agence qui vous organise le voyage, ou de l’hôtel qui vous héberge. Dans les faits, c’est un reste de bureaucratie soviétique qui sert seulement à vous soutirer plus d’argent. La Russie, si vous me lisez : supprimez ce truc et augmentez le prix du Visa de 30 euros, ça sera plus simple pour tout le monde. Ce bout de papier peut être acheté auprès d’agences de voyages, de fausses agences de voyages, d’hôtels qui vous accueilleront, d’hôtels qui ne vous accueilleront pas, bref, un peu n’importe qui (dont les agences qui peuvent se charger de faire les demandes pour vous). C’est donc un papier complètement bidon, vous le savez, les gens du centre de visa le savent aussi, tout le monde le sait, mais il le faut quand même.

Une fois que vous avez tous ces papiers, il est temps de faire votre demande, en remplissant un formulaire, puis en allant déposer tout ça dans l’un des trois centres qui existent en France (à Paris, Marseille ou Strasbourg. Si vous habitez à Rennes ou Biarritz, passez par une agence, ça vous coûtera moins cher que le train).

NB : ce récit s’applique au centre situé à Paris. Il semblerait que la situation soit meilleure dans les deux autres.

« Quand on cherche ‘VHS horaires’, Google propose ‘VHS horreur' » (entendu dans la file)

Puisque vous êtes malins et vous êtes pris en avance, vous arrivez au centre de visa, situé près des Champs-Elysées à Paris, avec un rendez-vous. Après un contrôle de sécurité, où l’on vous demandera d’éteindre complètement votre téléphone (le mode avion ne suffit pas ; n’espérez pas lire la presse), vous vous retrouverez dans une pièce bondée, avec une très longue fille de gens sans rendez-vous, et quelques personnes avec rendez-vous.

Puis l’on vous appelle (à l’heure). Et là, retour dans le passé. En plein cœur de la guerre froide. Une fonctionnaire aimable comme une porte de prison (dont la première phrase aura été de m’engueuler parce que mes documents étaient dans une enveloppe et non glissés dans mon passeport) vous dévisage, tentant de lire sur votre visage si vous êtes un espion à la solde de la CIA, un partisan polonais ou un oligarque déchu utilisant de faux papiers. J’essaye d’avoir l’air gentil et poli.

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Elle regarde mes documents rapidement, puis le couperet tombe. « Vous n’avez pas d’itinéraire ? » « Si, bien sûr. (Je sors une feuille avec ce que j’ai prévu de faire) D’abord Saint-Petersbourg, puis… » « Vous n’avez pas d’itinéraire détaillé jour par jour, avec un tampon de l’agence qui vous invite ? » « Euh, non. » « Alors ça ne va pas être possible, il faut revenir avec un itinéraire. »

Pardon ? Mais c’est marqué nulle part sur le site ! J’envoie un mail à la personne qui s’est chargée de ma lettre d’invitation. Sa réponse : « WTF. Are you serious? We never heard of that. »

Explication glanée sur les internets : pour les voyages de plus de 13 ou 14 jours, il faut un itinéraire jour par jour. Personne n’a jugé utile de l’indiquer sur le site officiel.

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Une fois un programme bidon concocté, et tamponné, retour au centre. Sans rendez-vous cette fois : le prochain créneau disponible est dans deux semaines. J’arrive à 8h40, alors que l’ouverture est à 9h, mais déjà la file est très longue.

Très, très, longue. Les gens ayant des rendez-vous sont prioritaires : ceux n’en ayant pas ne passent que lorsqu’un créneau est libre, c’est à dire quand quelqu’un se fait virer au bout de 30 secondes parce qu’il lui manque quelque chose. Ça ressemble foutrement à une expérience sociologue, type de Milgram : au bout d’une heure (sans téléphone donc, prévoir un livre), j’en étais à espérer que les personnes qui entrent dans la salle se fassent virer car elle ont signé leur formulaire au stylo bleu et non au stylo noir (ceci a vraiment eu lieu).

Regard noir dès que quelqu’un entre dans la pièce :

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Au bout d’un moment, l’exaspération laisse la place à une contemplation presque amusante de cette absurdité.

Un exemple. Un homme, antillais, donne son dossier. La dame au guichet tique.

« Je ne sais pas si ça va passer, la photo de votre dossier ressemble beaucoup à celle de votre passeport.
– Pardon ?
– Les deux photos sont très similaires.
– Ben, en fait, c’est un peu normal… C’est moi…
– Oui, mais la photo de votre dossier doit avoir moins de six mois, et votre passeport est plus vieux. Or là les photos sont pareilles.
– Évidemment, parce que c’est moi. Je suis noir, alors vous le voyez peut-être pas sur le visage, mais regardez, les vêtements sont différents !
– Hum… Bon, on va essayer, mais je ne promet pas que votre visa sera accepté. »

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12h. C’est mon tour. Je m’approche du guichet, tend mon dossier – glissé dans le passeport, pas dans une enveloppe. La dame le parcourt. Un stylo à la main, vérifiant lettre par lettre. La sueur coule sur mon front. « Hum… C’est votre itinéraire jour par jour ? C’est quelqu’un d’ici qui vous a demandé de le faire ?
– Oui.
– Ça ne passera pas, il n’y a pas votre nom dessus.
– … Mais il y a le tampon de l’agence de voyage.
– Oui, mais il faut qu’il soit écrit que l’itinéraire est bien pour vous. Et que vous y reportiez le numéro de référence qu’il y a sur votre lettre d’invitation. »

Nan mais qu’est-ce qu’on s’en branle de ce numéro bidon ? C’est « 13 ». Depuis quand les numéros de dossier font deux chiffres ?

« Je suis désolée, il va falloir revenir. »

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Et là, petit miracle. Elle me sourit, me regarde de ses beaux yeux bleus et me dit : « quand vous reviendrez, venez me voir directement sans faire la queue ».

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Merci madame.

Le lendemain, 8h30, me revoilà à faire la queue dehors. Malgré mon passe-droit, il me faut tout de même attendre 1h30 sous le regard inquisiteur d’autres galériens qui se demandent pourquoi je reste debout près du guichet au lieu d’être dans la file comme tout le monde. Après avoir vu un type se faire lourder parce qu’il n’avait pas de photocopie de son passeport (et ce, bien que la guichetière ait une photocopieuse à 50 centimètres de son bureau), c’est mon tour.

Elle me reconnait, reprends tout mes papiers. Quel problème va-t-elle déceler cette fois ?

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« C’est parfait ! », me dit-elle.

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Mais attention, « c’est parfait », ça veut dire que je peux déposer mon dossier. Me faut maintenant le payer (61 euros) et attendre une semaine pour savoir si je l’aurai. On m’invite à venir récupérer mon passeport le 19 juillet, soit deux jours avant mon départ. C’est juste (sachant que j’ai commencé les démarches à la mi-juin). Si pour une raison X ou Y, ils me le refusent, je n’aurai pas le temps de le refaire.

Le 19, pareil, j’arrive très tôt le matin (il y a un guichet spécifique pour retirer son passeport, mais pas de coupe-file, ce qui est complètement illogique). Je stresse plus que le jour des résultats du bac.

Finalement, on me tend mon passeport, et le sésame est là, bien présent.

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Mais par respect pour les 40 personnes qui patientent dans la salle, j’attends d’être dans l’ascenseur pour exprimer ma joie.

The-Office

Russie, me voilà !

Loki

 

Commentaires (1)

  1. OMG ! La vignette d’Asterix colle parfaitement à ce billet 🙂 Moi qui croyais certaines administrations françaises trop pointilleuses, je pense revoir sérieusement mon jugement 😀
    Merci pour ce témoignage, je pense qu’effectivement, je passerais pas un service « all inclusive » pour ce genre de demande :p

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