Quelques jours pour découvrir Minsk, la ville la plus soviétique d’Europe

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La capitale biélorusse est surnommée la ville phénix car, détruite intégralement à 17 reprises, elle a toujours su renaître de ses cendres. Sa dernière destruction massive, pendant la seconde guerre mondiale, a permis aux architectes soviétiques d’en faire une ville modèle… selon leurs critères.

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« Minsk a deux âmes : lorsqu’il fait beau, c’est une utopie ; mais quand le temps est mauvais, c’est une dystopie. » Je ne sais pas qui a dit cela, mais alors que je me promène depuis plusieurs heures dans ses larges avenues quasi-désertes, par une température glaciale et sous une pluie qui n’a cessé de la journée, je comprends parfaitement ce qu’il a voulu dire. Ce n’est pas la ville la plus agréable à visiter un 30 octobre.

En été, par contre, Minsk doit être plutôt agréable. Elle est en tout cas étonnante. Après trois jours sur place, je n’arrive pas à la caractériser. On dirait Chisinau Tiraspol en dix fois plus grand, ou Moscou en dix fois plus petit, c’est selon. Une ville soviétique pur jus, mais avec des fast-foods et des casinos à tous les coins de rue. Une dystopie, oui : la capitale d’un pays oublié à la frontière de l’Europe, qui s’accroche à un passé soviétique révolu, tout en tentant de se soustraire au regard sévère du Grand frère russe.

Ville de deux millions d’habitants dans un pays qui en compte moins de dix, Minsk est, complètement aux apparences, pleine de choses à voir et à faire. Je m’attendais à en avoir fait le tour en une journée, mais il m’en a fallu plutôt trois pour en faire le tour. Certes, j’ai le chic pour m’intéresser à ces villes soviétiques, mais quand même.

Depuis sa fondation, estimée aux alentours du onzième siècle, Minsk (dont le nom signifie « échange ») a profité de sa situation géographique privilégiée, au croisement entre la mer du Nord et la mer Noire, entre l’Europe et la Russie. Une situation parfaite pour commercer, mais aussi pour se faire attaquer : la ville a été entièrement détruite pas moins de 17 fois au cours de son histoire – la dernière fois étant la seconde guerre mondiale, où elle a été rasée à 80%. Il y a donc deux facettes de Minsk : la vieille ville, ou plutôt ce qu’il en reste, et la ville soviétique.

█La vieille ville : du 16e au 19e siècle

Du onzième au seizième siècle, Minsk n’était qu’une forteresse de bois située à la confluence des rivières Niamiha et Svislac. Après un incendie, la ville fut déplacée dans ce qui est aujourd’hui la Ville haute (Vierhni Horad) et la zone du château fut transformée en marché (aujourd’hui, on y trouve un Palais de l’éducation physique construit en 1970, que la municipalité parle de raser pour construire une réplique du château – quelle drôle d’idée).

Au sommet de cette ville haute, donc, se trouve aujourd’hui l’ancien l’hôtel de ville (reconstruit en 2004, car l’Empire russe l’avait détruit en 1863) devant un bâtiment historique qui servait à accueillir les invités prestigieux – un palais des congrès avant l’heure.

Près de l’hôtel de ville se trouve la cathédrale catholique de la Sainte Vierge Marie, bâtie au 18ème siècle. Pendant la période communiste, elle a été transformée en un garage automobile, qui a été très endommagé pendant la seconde guerre mondiale. Restauré, le bâtiment est devenu une piscine, avant d’être rendu aux catholiques à la chute de l’URSS.

De l’autre côté de la place se trouve tout un complexe d’anciens bâtiments religieux, où se trouvaient notamment un couvent et un monastère. Ces bâtiments sont aujourd’hui des magasins et restaurants, et deux églises sont devenues les archives du KGB et une salle de concert. On y trouve néanmoins la cathédrale orthodoxe de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, qui pour une cathédrale semble bien petite… C’est parce qu’ils s’agissait, à l’origine, de l’église du monastère des bernardins : la véritable cathédrale de Minsk a, elle, été dynamitée par les soviétiques.

En descendant vers la rivière, on arrive aux anciens docks, sur Zybickaja. Minsk a très rapidement perdu son rôle de port (la rivière n’est pas assez profonde), les quais sont donc devenus une zone de non-droit jusqu’à ce que la ville entreprenne une campagne de gentrification massive. Désormais, c’est l’endroit où sortir en été : la « rue de la soif » de la ville, assurent les jeunes. Pour l’avoir parcourue un samedi soir, je peux vous dire qu’à l’arrivée des grands froids, il n’y a plus grand monde pour s’y promener.

De l’autre côté du pont qui enjambe la Svislach, on arrive dans le quartier de Trajeckaje Pradmiescie (la colline de la Trinité), qui est le seul ancien quartier d’habitation à avoir survécu. Ses rues pavées et ses immeubles multicolores, datant du dix-septième au dix-neuvième siècles lui donnent un air européen.

Sur la rivière, en face de Trajeckaje, se trouve « L’île des larmes », dédiée à l’origine à la guerre d’Afghanistan (celle de 1979-1989) mais utilisée désormais pour rendre hommage à tous les soldats biélorusses tombés au combat.

Avant de passer à la suite du programme, revenons sur nos pas jusqu’à la place de indépendance (anciennement place Lénine), où s’élève l’église Saint-Siméon-et-Sainte-Hélène, surnommée l’église rouge car elle a été construite en briques. Elle a été construite entre 1905 et 1910 et transformée sous les soviétiques en cinéma. L’extérieur était, lors de mon passage, caché par des échafaudages. Notons que juste en face de l’église se trouve un monument en hommage aux pays ayant eu des problèmes liés au nucléaire : Japon, Ukraine, Kazakhstan… C’est assez étonnant, alors que le gouvernement veut développer cette source d’énergie.

Eh voilà, c’est presque tout pour le « vieux » Minsk (on verra Kastryčnickaja plus bas). Je vous avais dit qu’il n’en restait pas grand chose. Il est maintenant l’heure d’avancer un peu dans le temps pour découvrir le Minsk soviétique.

█La période soviétique : de 1917 à 1991

Minsk est officiellement une ville soviétique. La preuve ? Devant la gare centrale s’élèvent les « portes de Minsk », des bâtiments staliniens symbolisant l’entrée en URSS (ces portes existent dans la plupart des grandes villes d’URSS).

Bizarrement, ces portes n’ouvrent pas sur la principale avenue de la ville, l’Avenue de l’Indépendance, qui passe 400 mètres à l’ouest. Longue de 15 kilomètres, c’est la colonne vertébrale de Minsk, autour de laquelle se trouvent la grande majorité de ses monuments. La plupart datent des années 1950-1970 : après la seconde guerre mondiale, contemplant les ruines fumantes de la ville, les architectes soviétiques se sont demandé s’il valait mieux déplacer la capitale à Moguilev (dans l’Est du pays), la reconstruire comme elle était avant, ou en profiter pour faire table-rase du passer et en faire une véritable vitrine des progrès de l’Union soviétique. La troisième option fut choisie.

La place de l’Indépendance, anciennement place Lénine (la station de métro a gardé ce nom – d’ailleurs, voici ma présentation des plus belles stations du métro de Minsk) est particulièrement représentative de ce choix. Elle est dominée par une statue de Lénine de sept mètres de haut érigée en 1935 – c’était alors le plus grand monument qui lui était consacré dans toute l’URSS. Elle fait face au Parlement, construit en 1934. Il fut utilisé comme quartier général par les Nazis, dont la première action fut d’abattre la statue : elle passa la guerre face contre terre et fut remontée sur son socle après la victoire.

Le parlement est toujours utilisé aujourd’hui. Surtout pour donner l’impression qu’il s’agit d’une démocratie. Sans parler politique, vous n’êtes sans doute pas sans savoir que la Biélorussie n’est pas un modèle de démocratie…

Dialogue devant le Parlement avec ma guide :
« C’est ici les députés ratifient les lois qui leur sont soumises.
– Et s’ils ne veulent pas ?
– Comment ça ?
– S’ils n’aiment pas une loi et ne veulent pas la signer.
– Oh. Ça n’arrive jamais. (Rires)
– Et s’ils veulent juste faire des amendements ?
– Vous imaginez quelqu’un risquer de déplaire au président ? On dit de nous que nous sommes la dernière dictature d’Europe. »

Le reste de la place date principalement des années 1930 également, avec des bâtiments de l’université d’Etat, le siège du gestionnaire du métro (avec un petit côté art déco), ainsi que le comité exécutif municipal – c’est-à-dire les gens qu’il faut contacter pour organiser un événement (concert, manifestation…). Sous la place se trouve un centre commercial de plusieurs étages. Il n’est pas là par hasard : il a fallu plusieurs années pour le creuser. Pendant ce temps-là, il était donc impossible de manifester devant le Parlement… Astucieux. On remarque encore sur certains bâtiments le blason de la République socialiste de Biélorussie. Sur les autres, il a en général été remplacé par le blason actuel du pays.

En Biélorussie, le KGB existe encore et n’a pas changé de nom. Il occupe un bâtiment jaune sur l’avenue de l’Indépendance, qu’il est interdit de prendre en photo (je l’ai fait quand même). Il est surmonté d’une tour d’observation : c’est le bureau du patron. A sa construction, elle offrait une vue parfaite sur le terrain du stade Dynamo, avant qu’il ne soit recouvert d’un toit. Même quand son métier est d’envoyer des gens au goulag, on a bien le droit à des petits moments de plaisir.

Un pâté de maison plus loin s’élève GUM, le centre commercial soviétique par excellence. Il a été construit par des prisonniers de guerre allemands. À son ouverture, en 1951, la file d’attente s’étendait sur plusieurs centaines de mètres : tout est parti ! En premier lieu, les collants féminins, denrée très rare. Le soir de l’ouverture, des soldats ont été mis à contribution pour protéger la recette, lors de son transfert à la banque. Non loin, un arrêt s’impose à la cafétéria du magasin Centralny. Pour quelques kopecks, vous pouvez y manger sandwichs et pâtisseries, tout en admirant les bas-reliefs en céramique représentant la moisson. À goûter : le café Oscar, avec du cognac, de la cannelle et de l’œuf. Ça réchauffe !

Au croisement, un petit détour sur la rue Lénine permet d’arriver au musée des Beaux-Arts, où se trouvent des collections russes et biélorusses, dont de l’art réaliste soviétique. Honnêtement, je n’ai pas trouvé le musée très intéressant (faut dire que je n’y connais rien en peinture biélorusse).

On arrive maintenant sur une autre place importante : la place d’Octobre (Kastryčnickaja). L’esplanade mène au Palais de la République, un bâtiment de marbre et de verre dont la construction, faute d’argent après la fin de l’URSS, s’est terminée en 2001. Deux Palais de la Culture jouxtent aussi la place, où une statue de dix mètres de haut de Staline a été érigée en 1952. Elle a été détruite en 1961, quand son culte de la personnalité a pris fin (l’un des sculpteurs n’a pu récupérer qu’un bouton de sa veste ; perso j’aurais gardé la moustache).

En face, autour d’un jardin public, on peut remarquer le théâtre national, un monument à la gloire du tank T-34, le Palais des Officiers de l’Armée rouge (une horreur en béton construite à la place de la cathédrale), et le palais de la présidence. Quand la seconde guerre mondiale a éclatée, seuls les murs étaient sortis de terre.

Nos pas nous mènent ensuite au cirque de Minsk, construit en bois au dix-neuvième siècle, puis reconstruit en dur après la guerre. Il est encore très populaire auprès de la population, bien qu’un débat ait été lancé ici aussi sur la question de l’interdiction de spectacles avec des animaux.

Derrière le cirque s’étend le Parc Gorky (« Follow the Svislač, Down to Gorky Park, Listening to the winds of Change »), que l’on longe jusqu’à la place de la Victoire (Pieramohi), où s’élève un obélisque en granit de 38 mètres de haute. À la base, il était prévu qu’il soit en marbre et fasse 48 mètres, mais pour ne pas rater la date prévue de l’inauguration (le 10e anniversaire de la fin de la guerre), il a été décidé de réduire la voilure. Devant le monument brûle la traditionnelle flamme éternelle.

Non loin, un immeuble d’habitation tout ce qu’il y a de plus classique renferme un petit morceau d’histoire. C’est ici que Lee Harvey Oswald, qui a assassiné Kennedy en 1963, a vécu de 1960 à 1962. Il s’était pointé en URSS en demandant à pouvoir y vivre, car après tout c’était le paradis des travailleurs. Les autorités, pensant qu’il était soit complètement givré, soit un espion, ont refusé, mais il a alors tenté de se suicider. Pour éviter un incident diplomatique, les Soviétiques ont accepté sa requête, mais en l’obligeant à vivre à Minsk plutôt qu’à Moscou – comme ça, s’il était vraiment un espion, il pourrait pas faire grand chose (surtout que des agents du KGB étaient installés dans l’appartement au-dessus du sien). On lui a donné un job et une rondelette somme d’argent, puis il a trouvé une femme, mais après plus de deux ans sur place, le pauvre Lee s’est finalement dit que c’était pas si cool que ça l’Union soviétique et qu’il s’emmerdait moins aux Etats-Unis. Il est donc reparti au pays avec femme et enfant. Quelques mois plus tard, à Dallas, il tire sur Kennedy. Il est abattu deux jours plus tard dans les garages de la police de Dallas.

Son appartement est maintenant occupé par un petit vieux qui habite là comme si de rien n’était.

On termine cette partie de la ville avec le bâtiment de l’Opéra et du Ballet, un chef d’œuvre de l’architecture constructiviste des années 1930. Vous avez peut-être remarqué qu’il y a à Minsk pas mal d’immeubles de cette période : par chance, la plupart ont survécu à la guerre (ce qui est loin d’être le cas dans les autres villes de la région), ce qui permet d’avoir ici de beaux exemples de cette période. L’endroit est prisé des jeunes mariés, qui aiment venir faire des photos devant le bâtiment car il ressemble à un gâteau de mariage.

Voilà, c’est la fin de cette visite. S’il vous reste un peu de temps et que vous voulez rester dans cette thématique, vous pouvez visiter le musée Azgur, où vous verrez des centaines de bustes de leaders soviétiques et un atelier de sculpture. Je n’ai pas eu le temps d’y aller, mais j’en ai entendu le plus grand bien.
La bibliothèque nationale

Un peu en dehors du centre-ville, sur la route de l’aéroport, brille un diamant de 115.000 tonnes : la bibliothèque nationale du Bélarus. Ce rhombicuboctaèdre de 73 mètres de hauteur est devenu l’un des symboles du pays.

█Le Musée national de l’histoire de la grande guerre patriotique

Pour les gens peu au fait de l’historiographie soviétique, la Grande guerre patriotique est le nom donné à la Seconde guerre mondiale. Pour vous donner de l’horreur qu’elle a représenté ici, sachez qu’il y a eu 2.357.000 morts dans le pays (dont environ un million de juifs et 800.000 prisonniers de guerre), soit un quart de la population, dont une grande partie de l’élite intellectuelle. Cette précision permet de comprendre pourquoi cette période de l’Histoire est encore très présente dans les esprits, plutôt que d’écrire comme l’a fait un contributeur de Vice.com que « les Biélorusses sont nostalgiques de la guerre ». Abruti.

Le musée, ouvert en 2014 près du parc de la Victoire, est une vraie réussite architecturale. Sa façade principale du musée représente les faisceaux symboliques du feu d’artifice de la Victoire. Sur chaque faisceau sont gravés des reliefs représentant des épisodes de la guerre. A l’intérieur, il y a de nombreux documents et objets très bien mis en scène. Niveau neutralité, par contre… L’accent est forcément mis sur le caractère héroïque de l’Armée rouge et de la population des pays occupés par les Nazis, notamment des Partisans. Chose intéressante, il y a une salle consacrée à un aspect souvent survolé : le déménagement des usines et l’évacuation d’une partie de la population vers l’est de l’URSS.

█Le quartier alternatif de Kastryčnitskaya

Il s’agit d’une zone industrielle construite au 19e siècle. Ses hangars de brique rouge abritent encore, pour certains, des usines, mais la plupart ont été investis par des artistes et des jeunes, qui en ont fait un quartier de hipsters.

On y trouve la plus grande collection de fresques de Minsk. Elles sont signées d’artistes biélorusses mais aussi brésiliens (le projet a été mené par le Musée d’art contemporain en partenariat avec l’ambassade du Brésil). Ce qui est intéressant, c’est que les artistes locaux, qui ont découvert le streetart il y a peu de temps, incorporent beaucoup d’éléments traditionnels dans leurs œuvres : motifs, vêtements, thèmes… Une des organisatrices du projet m’a expliqué qu’il avait été très compliqué d’obtenir les autorisations nécessaires : l’effort en a valu la peine. La promenade est vraiment chouette et me permet de conclure ce (long) article avec une sélection de mes œuvres préférées. Qui a dit que Minsk était toute grise ?

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